Le ménage

En regardant le robinet dépourvu de la moindre trace de calcaire, un sourire effleura ses lèvres.  Elle sortit de la douche, empoigna une serviette et commença à se sécher avec un rituel immuable et des gestes précis : d’abord le dos, puis les bras, le torse, les fesses, les jambes, pour terminer précisément par chaque orteil.  Certes, la serviette était un peu rêche – cela devait bien faire vingt ans qu’elle l’utilisait – mais tant qu’elle continuait à bien essuyer, à quoi bon dépenser pour en acheter de nouvelles ?  Pendant que ses mains dirigeaient les opérations de séchage, elle eut tout le loisir de réfléchir à sa matinée.  Nous étions mardi, c’était donc le jour du ménage dans le salon.

Arrivée dans sa chambre, elle ouvrit la garde-robe en chêne héritée de ses parents, et empoigna un polo et un pantalon.  Elle prenait toujours les premiers de la pile.  Elle aimait l’idée de ne pas perdre de temps à composer sa tenue, d’autant plus que sa garde-robe était avant tout fonctionnelle : une pile de polos blancs, bleu clairs ou marine, quatre gilets, et une série de pantalons gris ou marine.  Elle possédait bien deux chemisiers, mais ne les sortait que pour les mariages ou les enterrements.  

  • Voyons, quel foulard aujourd’hui ? s’entendit-elle dire. 

Les foulards étaient son unique caprice stylistique.  Elle possédait une bonne vingtaine de carrés de soie, soigneusement pliés dans un panier.  Mais attention, ni fuchsia ni rouge, surtout des camaïeux de bleu ou de gris, et quand même un jaune qu’elle aimait sortir quand il faisait trop gris.  Son choix se porta sur un bleu clair tacheté de lilas. 

Elle prépara son petit-déjeuner – pain, fromage et café – qu’elle dégusta en écoutant les nouvelles à la radio, comme tous les matins.  A peine la dernière gorgée de café bue, elle fit la vaisselle et remit la cuisine en ordre.  

Elle alluma sa chaîne hifi et enclencha son CD préféré de Pavarotti, celui qu’elle mettait toujours quand elle nettoyait le salon.  Ses neveux avaient bien tenté de la faire passer à la musique numérique, mais elle aimait sa collection de CD’s.  Cela la rassurait de voir tous les disques exposés, de choisir celui qui lui plaisait et le poser délicatement sur le plateau.  Et tant pis si elle n’avait pas ‘toute la musique du monde à portée de mains’. 

Elle enfila ses gants de ménage, et s’attaqua d’abord aux possibles araignées, même s’il était peu probable que celles-ci aient jamais le temps de s’installer.  Un coup de plumeau expert dans tous les coins puis sur les dessus de porte et sur les cadre.  Elle entreprit ensuite de débarrasser les étagères et bibelots de la poussière accumulée depuis la semaine précédente avec une précision dans les gestes qui démontrait des années de pratique : déplacer l’objet, l’épousseter, et passer la pièce à poussière sur l’étagère.  Reposer l’objet et recommencer avec le suivant.  Pour les livres, il fallait un peu plus de temps, mais hors de question d’avoir un grain de poussière derrière ses livres. 

Elle plongea ensuite la main dans son seau à ménage à la recherche de l’indispensable brosse à dents, son fidèle partenaire pour de plinthes impeccables. Ce fut enfin au tour de l’aspirateur d’entrer en action sur le canapé et sur le sol, pour terminer par un coup de torchon sur le sol.  Elle eut le sentiment d’avoir utilement occupé les deux dernières heures. 

Elle réalisa que cela faisait un mois qu’elle n’avait pas fait l’arrière-cuisine.  Un mot, un geste, on y va. 

Elle ouvrit la porte et alluma immédiatement le néon, car la pièce ne comportait pas de fenêtre.  Avant de s’occuper des étagères remplies de boites de conserve et de bouteilles, elle décida de nettoyer le congélateur-bahut qui trônait au milieu du mur. 

Pensive un instant, elle se rappela combien cela avait été difficile. Il faut dire qu’il était lourd, le gaillard.  Elle était forte, mais le plus difficile avait été de le plier pour qu’il entre dans le bahut et qu’elle puisse toujours le fermer.  Aujourd’hui, six mois plus tard, elle était satisfaite.   Certes, il y avait du givre sur ses moustaches, et le couteau qui était toujours planté dans sa carotide avait laissé des traces de sang sur sa chemise, mais les moins dix-neuf degrés du congélateur avaient figé pour l’éternité son visage crispé.  

Avec un sourire satisfait, elle nettoya le joint, vérifia la température, et referma le bahut.  Oui, elle aimait quand tout était en ordre dans la maison. 

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