Souillée

Elle a faim.  Faim et mal à la cheville.  C’est toujours comme ça en novembre : avec le retour du froid, ses vieilles blessures se réveillent.  Et elle a beau avoir l’habitude de manger peu, il faut un peu plus de carburant quand les températures tombent sous zéro.  

« Faudra que j’me trouve un café rapidos … »

Le son de sa propre voix la fait sursauter.  Il faut dire qu’elle a eu peu d’occasions de bavarder ces cinq dernières années.  Parfois le soir avec un des bénévoles de la Croix Rouge, ou avec la gentille petite dame qui lui glisse régulièrement une pièce à la sortie de la Gare du Nord.  Pourtant, avant, elle aimait bavarder de tout et de rien, surtout avec Fabienne.  Elles refaisaient le monde des soirées entières, un verre de chablis à la main, jusqu’à l’extinction des voix. 

Mais aujourd’hui, tout est différent.  Plus difficile.  Plus sale aussi.  C’est probablement ça qui est le plus insupportable pour elle : la crasse.  Pas qu’elle était une bourgeoise pétasse qui passait quatre heures dans sa salle de bains chaque matin.  Mais elle vivait dans un environnement normal et propre, sans même s’en rendre compte.  C’est bien connu : c’est quand tu as perdu quelque chose que tu te réalises sa valeur.  Et là, en cet instant précis, ce dont elle rêve plus que tout au monde ce n’est ni d’un café ni d’un festin.  C’est de se glisser dans des draps qui sentent bon la Soupline. 

En fait, non, elle n’oserait même pas.  Elle se sent tellement sale !  

Avant d’y être confronté, on ne se rend pas compte à quel point la vie dans la rue est avilissante.  Avant, elle ressentait de l’empathie pour ces personnes.  Avant, elle s’imaginait ‘à quel point ça doit être difficile’.  Avant, elle n’avait aucune conscience à quel point cette réalité est inhumaine.  Rien que faire ses besoins dans un endroit propre et confortable tient de «  Mission Impossible ».  Ne parlons même pas de la semaine où elle a ses règles …

Désespérée, elle regarde ses mains.  Sales.  Ses ongles.  Noirs.  Ses chaussures.  Trouées.  Son pantalon.  Déchiré.  Elle expire par la bouche, et son haleine la dégoûte. Personne ne la touche, pourtant elle se sent souillée.  C’est difficile à expliquer, mais elle a l’impression que l’ambiance même de la rue la pénètre, emplit son nez, bouche les pores de sa peau, souille ses oreilles, viole ses entrailles…

Épuisée, douloureuse, elle se décide enfin à se lever, replie ses affaires et part à la recherche d’une douche.  Le café attendra.  

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